Jeudi 3 juillet 2008

J’ai un problème avec l’uniforme. Enfin pas tous les uniformes. Je me conduis raisonnablement bien près des pompiers. Je me sens à l’aise avec les médecins et les infirmiers et je peux même blaguer avec les jardiniers municipaux. C’est avec les policiers et les gendarmes que j’ai des soucis. Apercevoir un CRS me met en transe, la vue d’un militaire m’emplit d’effroi. Je le dis tout net, ces types me fichent la trouille. Dès que j’en vois un, je me sens coupable. Dans mon esprit, ça ne fait pas un pli, ils vont me trouver un truc pas net et m’arrêter.

 

Pourtant, au début de mon existence, tout allait bien. Après tout, je suis la petite-fille d’un gendarme. J’ai passé mes jeunes années à sympathiser avec les collègues de Grand-Père.  Mon approche était directe. Sans fioriture. « Bonjour Monsieur, disais-je d’une petite voix fluette, je peux te faire un bisou ? Mon grand-père est gendarme aussi. » Là, le visage habituellement austère du représentant de l’ordre se fendait d’un grand sourire et généralement, le type me tapotait gentiment la tête.

 

Et puis, je ne sais pas trop comment, la peur du gendarme est arrivée. Ai-je craint qu’une éventuelle bêtise arrive aux oreilles de mon grand-père ? Peut-être. En tout cas, à compter de ce jour, j’ai toujours été d’une honnêteté scrupuleuse[1]. Je respecte les limitations de vitesse, traverse dans les clous, cède ma place aux femmes enceintes, et trie consciencieusement mes déchets. Une fois, j’ai même refusé de parler à Copain-Chéri pendant quinze jours car, au Codec, il avait volé un bonbon à la menthe. Copain-Chéri a bien essayé d’argumenter. D’après lui, le bonbon provenait d’un paquet éventré et laissé par terre. Il a souligné le fait qu’il n’avait pris qu’un bonbon et qu’il n’avait pas touché au reste du paquet. Il a aussi précisé que ce n’était pas lui qui avait ouvert le paquet. Rien n’y a fait. Ma peur était plus forte que mon amour pour lui. Je ne voulais pas être arrêtée pour association de malfaiteurs. J’ai préféré prendre mes distances le temps que les choses se calment.

 

Quand j’ai eu des enfants, j’ai cherché à leur inculquer dès leur plus jeune âge, les principes de la vie en société. « Tu ne voleras point de seau dans le bac à sable », « tu ne taperas pas sur la tête de tes petits copains », « tu n’arracheras pas les ailes des mouches ni les pattes des fourmis ». J’avais bon espoir de faire de mes petits des citoyens responsables qui n’attireraient pas l’opprobre sur la tête de leur mère.

 

Et il y a eu l’affaire de la Patafix.

 

J’aurais dû me douter qu’il y avait anguille sous roche ce jour-là. Josselin était anormalement calme en rentrant de l’école. Il rasait les murs, avait le regard fuyant, jetait d’innombrables coups d’œil derrière lui. Il s’est ensuite enfermé dans sa chambre. A posteriori, je m’aperçois que son comportement était suspect mais, sur le coup, j’étais ravie d’être peinarde.

 

C’est pendant l’histoire du soir que j’ai découvert le pot-aux-roses. Je venais de m’allonger à côté de Josselin, je commençai à lire ce chef d’œuvre de la littérature française qu’est « Roule, roule, galette » lorsque je sentis un truc bizarre sur mon bras.

 

« Beurk, c’est quoi, ce truc ? demandai-je à Josselin en décollant une petite boule bleue.

-         Ma patafix ! Donne ! A moi !

-         Mon petit chéri, j’apprécierais que tu fasses des phrases complètes. Verbe, sujet, complément et tout le tralala. Il faudra qu’on en reparle un de ces jours. Mais passons. Pour le moment, je voudrais bien savoir pourquoi tu as de la patafix.

-         A l’école.

-         C’est ta maitresse qui t’a donné de la patafix à l’école ?

-        

-         Josselin, crache le morceau ! D’où ça vient ? »

 

Mon fiston s’était muré dans un silence coupable. Je ne pouvais plus faire l’autruche. Mon cœur s’arrêta de battre. Toute cette histoire sentait l’entourloupe à plein nez.

 

Je sentis soudain une présence dans la chambre. Anna était apparue à mes côtés, personnage fantomatique en chemise de nuit blanche.

 

« Il l’a volée, me chuchota-t-elle à l’oreille.

-         Quoi ? Qui ?

-         Josselin, il a volé la patafix. Je l’ai vu faire. Il a gratté le mur, là où l’affiche était tombée. Il en a fait une petite boule et il l’a cachée dans sa poche.

 

Je tenais toujours dans ma main le fruit de son larcin. Prise de dégoût, je jetai au loin la patafix[2]. Que devais-je faire ? Avertir les autorités ? Comment pouvais-je envisager trahir la chair de ma chair ? Cacher le délit ? Mais arriverais-je à porter ce poids sur ma conscience ? Et si la maitresse découvrait qu’il manquait un petit bout de patafix ? Et s’ils avaient des tests pour détecter la présence de patafix sur les doigts ? Ca existait bien pour les armes à feu.

 

Et d’un seul coup, ça m’est tombé dessus. Bordel de merde ! Les services sociaux ! Les délinquants juvéniles, ils se sont mis à les ficher dès la petite section de maternelle, non ?

 

Maintenant, j’ai un problème avec les uniformes, les gens de la PMI, l’assistante sociale du rectorat, le médecin scolaire, les institutrices, le type qui fait traverser les enfants devant l’école et les représentants de parents d’élèves.

 

La vie, ça devient vachement compliqué quand on a des enfants.



[1] Mis à part le coup de l’anti-sèche pour le devoir de latin de 4e. Mais, bon, il y a prescription, non ?

[2] Geste instinctif que je devais regretter par la suite. Ca colle sacrément dans les tapis, cette cochonnerie.

par Claire communauté : Humour de tout genre
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