Ils mangeaient à midi trente. Ce fut à cette heure-là que Christine sortit de son bureau, vêtue de sa veste multicolore et qu’elle déclara « j’ai faim ! ». A ces mots, les membres
de l’équipe mirent leurs PCs en veille, s’habillèrent et la suivirent à la cantine. Je me joignis au mouvement. En passant devant le bureau de Jean, je fus étonnée de le voir toujours
assis.
- Tu ne viens pas manger ?
- Je vais juste prendre un sandwich un peu plus tard, me dit-il.
Laure, qui avait suivi mon échange avec Jean, s’approcha de moi.
- C’est parce qu’il est prestataire, me chuchota-t-elle en guise d’explication.
- Et ?
- Et Christine n’aime pas les prestataires, conclut-elle avant de poursuivre son chemin.
Ainsi ma nouvelle chef était peut-être une féministe convaincue mais c’était également une de ces étranges personnes anti-prestataires. J’en avais déjà rencontré dans ma longue vie de salariée. Les chefs commençaient par trouver ça très cool de faire appel à des sociétés extérieures. Ils lançaient des appels d’offre auprès des sociétés de consultants, parlaient pendant des mois de prestations intellectuelles, de livrables à fournir, de régie ou de forfait, mais une fois que les prestataires flambants neufs débarquaient dans les locaux, les chefs devenaient soudain paranoïaques. « Ce ne sont pas des inscrits, criaient-ils. Si ça se trouve, ils vont revendre nos informations stratégiques à nos concurrents. C’est comme ça qu’ils gagnent de l’argent, ces vautours ! ». Et ils interdisaient à leurs consultants grassement payés d’assister aux réunions ou d’utiliser les outils informatiques de la société. J’ai même rencontré un chef qui avait isolé tous ses consultants dans un local et qui interdisait à ses salariés d’aller leur parler.
A table, la conversation fut avant tout professionnelle, à mon grand désespoir. Stéphane tenta de faire un croquis de la dernière Power Ninja Beetle Fiction Car Trooper sur sa serviette en papier. En voyant Christine faire la moue devant sa piteuse tentative de dessin, Stéphane lui proposa alors de nous faire un exposé sur les prouesses techniques du jouet lors de notre prochaine réunion de service. Christine hocha alors énergiquement la tête et nous fit remarquer à tous comme il était agréable de travailler avec des gens « proactifs ». Le reste de l’équipe baissa la tête, Stéphane se rengorgea.
Nous finissions nos desserts quand Christine tourna son attention vers moi.
- Claire, j’ai cru comprendre que vous étiez à temps partiel. Quel jour prenez-vous ? Le mercredi ?
Encore une fois, elle ne me laissa pas répondre. Elle se tourna vers Stéphane et lui dit en confidence.
- Le temps partiel, quelle arnaque ! On a 100% du travail sur 80% du temps !
Stéphane ricana bêtement.
- Christine, en fait, je suis bien à temps partiel mais je ne travaille pas à 80%. Je travaille à mi-temps, lui précisai-je.
Stéphane ricana encore plus fort. Christine, quant à elle, devint toute rouge. Ludmilla s’écria de sa voix haute perchée :
- J’a-do-re-rais faire la même chose ! Tout ce temps libre, quel bonheur !
Son enthousiasme fut vite douché par le regard glacial que lui jeta Christine.
- A mi-temps, dites-vous. Et comment cela s’organise-t-il ? me demanda cette dernière.
Le dégoût qui pointait dans la voix de ma supérieure me troubla. Je me sentis rougir et me mis à bafouiller.
- Et bien, je travaille tous les lundis et mardis et un jeudi sur deux. Par exemple, cette semaine, je travaille jeudi et la semaine prochaine, non.
- J’avais bien compris ce que « un jeudi sur deux » voulait dire, merci.
Le temps était comme suspendu. Sébastien s’était figé, la petite cuillère en l’air. Laure me jeta un regard chargé de compassion. J’espérais que Christine allait changer de sujet mais il n’en fut rien.
- Et la retraite, y avez-vous pensé ? me demanda-t-elle avec violence.
- Oh, et bien, j’imagine que j’aurais une toute petite retraite. Une retraite à 50% en fait.
La légèreté de ma réponse ne fit que renforcer l’agressivité de Christine. Elle se lança dans une explication longue et alambiquée sur le décompte des annuités. Selon elle, il me faudrait travailler encore 70 ans avant de pouvoir toucher un dixième de ma demi-retraite. Elle conclut sa démonstration en frappant fortement la table. Décidemment, ça aussi, c’était une habitude ! Autour de la table, seul Stéphane semblait heureux du tour qu’avait pris la discussion. Un large sourire s’étalait sur son visage. Si j’avais encore eu le moindre doute, il était désormais levé. J’avais trouvé le fayot de l’équipe. Les autres plongeaient maintenant le nez dans leur assiette.
Soudain, j’en eus assez d’être en bute aux sarcasmes de Christine et aux ricanements de Stéphane. Je me redressai, essayai de maitriser le tremblement de ma voix et déclarai avec toute la dignité dont je pouvais faire preuve :
- Vous avez sans doute raison, Christine. Mais voilà, je suis cigale plus que fourmi.
Je me levai alors, empoignai mon plateau et quittai la cantine.
Un bruissement de chuchotements accompagna ma sortie. Je jetai un coup d’œil discret par-dessus mon épaule. Stéphane parlait à l’oreille de Christine. Au moment où j’allais passer la porte, j’entendis sa voix de stentor qui disait « il va m’entendre, ce Lafripouille ! ».